Mon p'tit recoin de l'internet, où j'y présente surtout mes lectures de science-fiction et de fantastique. Aussi, je dévoile quelques écrits, photos, pensées selon mes humeurs, selon l'air du temps.

Le dossier Bradbury de la revue Fiction n°123, février 1964, occupe environ le tiers du numéro, il comprend deux nouvelles, deux critiques (une négative et une positive) et une liste exhaustive en ordre chronologique des oeuvres de l'auteur. Cet index est un document précieux, vraiment mieux construit et complet que l'article de Wikipédia.
1 - Ray BRADBURY, Phénix (Bright Phoenix), 10/10, cette nouvelle a donné lieu à Fahrenheit 451, mon livre préféré, que j'ai lu sans faire de résumé/critique sur mon blog. C'est un livre dont je lis souvent des passages aléatoires et que j'incite tout le monde à lire. Donc, la nouvelle commence dans une bibliothèque tranquille, des étudiants y travaillent calmement. C'est alors qu'arrivent des pompiers dont leur but est de brûler les livres. Socrate, l'employé de la bibliothèque les laisse aller à seule condition qu'ils ne fassent pas de bruit. Pendant que les pompiers vident les rayons, les livres brûlent sur le terrain de la bibliothèque. Le chef pompier Barnes est de plus en plus frustré de constater que personne ne s'oppose à leurs actions, jusqu'au moment où il comprend pourquoi. Dans le café où Barnes a été invité par Socrate, on parle par l'entremise de citations. Barnes se fâche :
« - « Pourquoi ? Pourquoi ne criez-vous pas ? Pourquoi ne luttez-vous pas contre moi ? »
- « Mais je lutte, » dis-je [Socrate], et, prenant le livre que j'avais sous le bras, j'en déchirai une page, montrai à Barnes le nom de Démosthène, la roulai en cigare, l'allumai et ajoutai : « Quels que soient les dangers auxquels un homme puisse échapper, il n'échappera jamais complètement aux gens qui ne reconnaissent pas à une personne telle que lui le droit d'exister. »
Barnes poussa un cri de rage, bondit, m'arracha le pseudo-cigare de la bouche, le piétina et sortit. » (p. 7)
Barnes a compris : même s'il brûle tous les livres du monde, il restera toujours des êtres humains pour les mémoriser et ne pas les oublier.
2 - Ray BRADBURY, L'Abîme de Chicago (To the Chicago Abyss), 9/10, encore une histoire de mémoire qui sauve le savoir du monde. Un vieil homme, on apprend jamais son nom, se souvient du passé dans une société où tout le monde a oublié, et de sa magnifique élocution, raconte partout ses souvenirs à des humains sombres et tristes. Personne ne veut entendre, il est battu et traqué, jusqu'au jour où il est recueilli par des personnes qui souhaitent se souvenir. Se situant dans un avenir post-apocalyptique, ce récit est teinté de mélancolie et de nostalgie.
Quant aux critiques...
Sam MOSKOWITZ et sa critique négative, Qu'est-ce qui fait brûler Bradbury ?, est un hommage à une jalousie maladive des contemporains de l'auteur. Envieux du salaire de Bradbury et de ses oeuvres jugées pas scientifiquement rigoureuses, le chroniqueur se lâche et critique Bradbury autant que le peut son étiquette hypocrite. Quant à William Francis NOLAN, dans sa critique positive, Bradbury : un poète en prose à l'âge de l'espace, ami de l'auteur, il raconte brièvement le cheminement de Bradbury avec des anecdotes et faits comiques.
Voici le dernier paragraphe très bitch de la chronique de Moskowitz :
« Quand on critique le dernier livre de Bradbury, on relève invariablement les rares traces de science-fiction et le reste ne recueille qu'une approbation polie. Les seuls livres de Bradbury que l'avenir ne «brûlera» pas sont les plus proches du style de Chroniques martiennes. Ses « messages » ne produisent leur effet que lorsqu'ils sont habillés d'un vêtement scientifique, H. G. Wells et Jules Verne ont tous deux eu à méditer cette leçon. C'est maintenant le tour de Bradbury. » (p.34)
La société se fâche lorsqu'on n'entre pas dans les cadres strictes du « correct » et du « supposé être comme ça ». Une chance que Bradbury a tenu bon, s'il y a une chose que j'ai comprise c'est lorsqu'on veut faire comme tout le monde, lorsqu'on n'ose pas être soi-même, on perd le bonheur de l'âme.
Ce qui ressort de ces critiques est l'animosité qui régnait quant à la classification des oeuvres de Bradbury ; est-ce de la sci-fi ou non ? Cette maudite question qui revient toujours : qu'est-ce que la science-fiction ? Est-ce que le mot science, de science-fiction, oblige à enfermer le genre littéraire à l'intérieur d'un cadre scientifique ? Lorsqu'on lit quelques années plus tard (1967), l'anthologie Dangereuses visions d'Harlan Ellison dont le but est justement de briser les limites de la S-F, on se rend compte que Bradbury était juste (un peu) en avance sur son temps. Les détracteurs conformistes s'insurgeaient contre cet homme qui faisait de la science-fiction un thème littéraire qui va au-delà des concepts strictement scientifiques. Je crois que plusieurs écrivains de S-F des années avant soixante-dix étaient très enfermés dans leur thème. Ils ne laissaient pas libre-cours à leur imagination, préférant écrire comme cela doit être fait pour être reconnu.
« Bradbury n'a jamais prétendu être un écrivain de science-fiction stricto sensu, et il donne raison à Isaac Asimov quand celui-ci déclare : « À mon avis, Ray n'écrit pas de la science-fiction : c'est un écrivain de fiction sociale.» » (Nolan, p. 37)
Dans ce cas-ci, on troque le mot science, pour celui de social, et pourtant depuis le début du 20e siècle, on parle de science sociale...
Retour aux nouvelles...
3 - Nathalie HENNEBERG, Le Rêve minéral, 5/10, un voyageur dans le temps souhaite visiter la terre après l'apocalypse et découvre qu'elle est envahie par des entités minérales vivantes. Nouvelle très longue et lourde.
4 - Michel DEMUTH, Les Jardins de Ménastrée, 4/10, des vampires qui voyagent dans le temps s'organisent pour être certains de ne jamais manquer de sang frais.
5 - Alfred BESTER, Ces derniers temps (They Don’t Make Life Like They Used To), 9/10, cette nouvelle est très agréable à lire, contrairement à Le rêve minéral que j'ai lu avec difficulté. Dans une société post-apocalyptique, il ne subsiste qu'un homme et une femme: deux êtres opposés, le premier plutôt aigri, la seconde particulièrement fofolle. Plus tard, ils apprendront qu'une menace d'origine méconnue pèse sur leur futur bonheur.
Suivant cette nouvelle, une chronique écrite par l'auteur lui-même, Alfred Bester démoli par Alfred Bester, critique lui-même son style, en prétendant détester « ...la race des auteurs qui aiment mieux parler de l'art d'écrire plutôt que d'écrire.» (p. 138), ce qu'il est lui-même, vous comprendrez. Une chronique remplie d'humilité, par un auteur que je ne connaissais, mais que je sens prometteur, dommage qu'il ait été paresseux (ça me ressemble un peu trop...).
Bref, ce numéro de la revue Fiction a été une merveille à lire.
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